No. 04 — Hors-thème

Diversifier la pensée : pourquoi devrions-nous reconsidérer les classiques ?

Jade Robillard, Cégep de Sherbrooke

Date de publication: 2026-06-01

Résumé

Peut-on ignorer les classiques de la philosophie ? Cet article répond par un oui et non nuancé : les textes du canon occidental ont une valeur indéniable, mais le processus qui les a sélectionnés n'a rien d'un tri organique. À partir d'exemples tirés de la philosophie islamique médiévale, notamment chez Al-Samawal al-Maghribī et Nur al-Din al-Bitrujī, et de l'histoire des femmes philosophes, de Diotime à Christine de Pizan en passant par Margaret Cavendish, l'autrice montre comment des forces politiques, religieuses et idéologiques ont activement écarté du canon des pensées novatrices, sous prétexte de raisons ethniques, religieuses ou sexistes que la recherche actuelle reconnaît comme infondées. S'appuyant sur les travaux de Vural, Penaluna, Waithe et Tompkins, elle plaide pour une révision du curriculum collégial : si l'on souhaite que la philosophie demeure une discipline vivante et diversifiée, il faut interroger notre définition de la « vraie philosophie ».

Mots-clés: concours philosopher, canon philosophique, philosophie islamique médiévale, femmes philosophes, diversité, enseignement de la philosophie

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Le bourdonnement de Montréal entre par la fenêtre. Le professeur de philosophie est de dos à l’ardoise sur laquelle il fait crisser une craie. Sa calvitie grise couronne son col roulé. Le devoir de la semaine portait sur les présocratiques, une longue et sinueuse lecture à travers les principes premiers de la matière. Une main hésitante se lève à l’avant de la classe.

—  Je me demandais si des philosophes d’autres civilisations anciennes, comme les Indiens et les Chinois, avaient fait de la philosophie de la matière. Est-ce que d’autres cultures avaient des archai à ce moment-là ?

Le professeur a les yeux grands, un peu pris au dépourvu.

—  Euh oui, j’imagine. Il y a des conceptions de la matière liées au daoïsme et à l’hindouisme, je crois… mais dans les cultures orientales anciennes, ce n’était pas de la vraie philosophie. C’était plus de la sagesse.

La fille devant hoche la tête. Quelques murmures parcourent la classe. Je ne peux que me demander : qu’est-ce que la « vraie philosophie » ?

J’ai étudié pendant une session dans un collège privé qui se dit fier de son curriculum hautement influencé par la tradition classique occidentale. En changeant d’établissement, j’ai rencontré un désir de contourner le canon de la part de mes enseignants, certains professeurs se demandant réellement si l’enseignement de la philosophie devrait élargir son regard culturel et thématique. Cela me mène à la question : peut-on ignorer les classiques de la philosophie ? J’avancerai que oui et non, car même s’il y a une valeur dans les textes ayant survécu au test du temps, ce test n’est pas toujours un processus organique où les meilleurs textes se retrouvent au-dessus. Beaucoup de textes intéressants ont été ignorés pour des raisons questionnables. Il est de notre devoir de les inclure à notre vision de la philosophie si nous souhaitons qu’elle demeure une discipline vivante et diversifiée.

Qu’est-ce qui devient un classique ?

Il est indéniable que les textes largement considérés comme des classiques ont une valeur. Ils ont survécu au test du temps, indiquant qu’ils résonnent avec l’humanité d’une panoplie de gens malgré les époques qui les séparent. Il pourrait être tentant de considérer ce test comme quelque chose de naturel et d’infaillible, les textes ayant une plus grande valeur intrinsèque se retrouvant dans nos livres d’histoire de la philosophie. Pourtant, ce processus ne se fit pas de manière aussi organique. Plusieurs forces politiques, sociales et religieuses ont déterminé quels textes arrivaient à nous. Avant le perfectionnement de l’imprimerie à la Renaissance, la conservation des textes était laborieuse et dispendieuse (Adamson 2014, xiii). Des institutions riches comme l’Église, avec leurs motivations sociales et économiques, ont eu un grand impact sur ce processus. Il est possible de voir, en étudiant l’histoire, que les gens en position de pouvoir ont activement travaillé à écarter certains groupes du canon philosophique. Bien que leurs arguments discriminatoires soient souvent plutôt bancals, la société occidentale n’a pas eu de difficulté à accepter cette version qui venait renforcer leurs préjugés.

Même si l’on concède que le processus de sélection des classiques est discriminatoire, on pourrait se demander quel est le problème avec le canon actuel. Bien qu’il soit peu diversifié, il comporte des textes réellement importants. Pourtant, comme Jane Tompkins l’a souligné : « Les êtres humains, peu importe leur origine, ont besoin de se sentir en sécurité afin de s’ouvrir à la transformation. Ils ont besoin de ressentir une connexion entre le sujet à l’étude et qui ils sont afin d’apprendre »(Tompkins 1996, 213)1. Le canon occidental, dans son manque de diversité, peut faire ressentir un sentiment d’aliénation aux étudiants et inhiber leur volonté d’apprentissage. Regan Penaluna décrit bien ce sentiment : « […] il devenait de plus en plus difficile d’ignorer le sentiment inconfortable comme quoi les grands philosophes aux idées desquels je planifiais dévouer ma vie me voyaient comme un problème »(Penaluna 2023, 33)2. Pour que la philosophie demeure vivante et diversifiée, il est important que tous sentent qu’ils ont une place au sein de la communauté philosophique. Ainsi, examinons comment le processus de sélection des classiques n’a pas été aussi juste que l’on pourrait le croire.

Philosophie islamique médiévale

La philosophie islamique du Moyen Âge a longtemps été relativement méconnue. Son mérite commence tout juste à être reconnu et inclus dans notre compréhension de l’histoire de la philosophie (Vural 2023, 974). Pourtant, il s’agit d’une branche de la philosophie que l’on est en train de reconnaître comme hautement fertile, novatrice et ayant grandement influencé les travaux occidentaux postérieurs. Non seulement ces philosophes ont préservé l’héritage grec, mais ils ont également réussi à transformer cet héritage avec des interprétations, des œuvres et des inventions originales (Vural 2023, 966). L’exclusion des penseurs islamiques du canon occidental n’est pas due au hasard : ils ont bien souvent été écartés pour des raisons religieuses et ethniques.

Déjà au Moyen Âge occidental, on modifie les textes islamiques en faveur de la chrétienté. En effet, Al-Samawal al-Maghribī n’est qu’un des penseurs ayant subi la distorsion de ses textes philosophiques et théologiques par les traducteurs. Un de ses livres critique le judaïsme et décrit sa conversion à l’islam. Alfonso Buenombre, lorsqu’il traduit ce texte vers le latin, crut bon de changer le mot « islam » par « christianisme » tout au long de l’ouvrage. Un ouvrage astronomique de Nur al-Din al-Bitrujī subit un sort similaire, signifiant le début d’un mouvement occidental incapable d’accepter la valeur d’une pensée non chrétienne (Vural 2023, 973).

Les philosophes du XVIIIe au XXe siècle ont ouvertement discrédité la philosophie islamique. Entre autres, De Boer et Bertrand Russell en dénient l’originalité. Ils la relèguent au rôle de pont entre l’Antiquité et le Moyen Âge occidental, et ses philosophes au rang de simples commentateurs. Max Horten raye pour sa part la contribution des philosophes islamiques pour des raisons ethniques. Il qualifie la philosophie de « miracle grec » né du génie des Occidentaux, puisque l’esprit sémitique serait fragmenté alors que celui de la race aryenne serait en mesure de synthétiser (Vural 2023, 964‑965). Ces arguments, lorsqu’ils ne sont pas simplement racistes, sont maintenant reconnus comme invalides face à l’originalité et à l’impact des travaux islamiques (Vural 2023, 966). Pourtant, ces textes n’ont jamais pris beaucoup de place dans les livres d’histoire à cause de ces biais. Cela met en lumière que certaines branches philosophiques, malgré leur impact et leur connexion profonde au reste de la philosophie occidentale, ont été délibérément écartées du titre de classique pour des raisons que nous nous devons de contester actuellement.

Les femmes philosophes

Dans la liste de classiques qui viennent à l’esprit du commun des mortels lorsque l’on évoque la philosophie, aucun n’est d’une femme. L’absence quasi totale des femmes philosophes du cursus collégial nous laisse avec l’impression qu’il y en a peu, ou qu’elles n’ont pas apporté une contribution significative à la tradition philosophique. Nous sommes pourtant en train de réaliser que cette impression est fausse. De surcroît, elle fut manufacturée, directement ou indirectement, par les penseurs masculins.

En Grèce antique, l’existence des femmes tournait autour de la sphère domestique et de la servitude de l’homme. Le maintien de ce système avantageait directement les philosophes : afin d’avoir assez de temps libre pour pouvoir contempler la nature de l’existence, il est essentiel de pouvoir déléguer les tâches de la vie quotidienne (Penaluna 2023, 15). Il était donc avantageux d’incorporer une justification de ce système dans leurs travaux. Aristote tente de justifier l’oppression des femmes avec des théories naturelles. Pour lui, la femme n’est qu’un homme handicapé, une victime d’une mutilation naturelle, et jouerait un rôle passif dans la conception, ne faisant qu’accueillir le sperme porteur de vie (Penaluna 2023, 15). On sait qu’il y avait plusieurs femmes philosophes à l’époque malgré tout : Theano de Crotone, femme de Pythagore, et leurs filles Damo, Myia et Arignote, Cleobulina de Rhodes, Arete de Cyrène, Phintys de Sparte, et plusieurs autres (Waithe 1987, I : 3). Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi très peu (ou, pour certaines, aucun) de leurs textes nous sont parvenus lorsque l’on voit les croyances misogynes des philosophes du canon antique. De plus, les femmes philosophes grecques dont la pensée a résisté au temps à travers les textes de leurs contemporains masculins ont parfois été reléguées au statut de personnages fictifs sans preuve suffisante. C’est le cas de Diotime de Mantinée, qui tient un dialogue dans le Banquet de Platon. La croyance selon laquelle elle ne serait pas un personnage historique peut être retracée jusqu’à un humaniste du XVe siècle et a été acceptée sans résistance comme une doctrine (Waithe 1987, I : 105). L’analyse poussée des données écrites et archéologiques par Mary Ellen Waithe démontre pourtant la faiblesse de ces arguments (Waithe 1987, I : 114). Ainsi, il est possible d’observer avec quelle facilité la communauté philosophique était prête à mettre de côté les femmes.

Une panoplie de penseuses médiévales ont été écartées du canon à cause de leur appartenance à la tradition mystique (Barkovskiy 2025). Puisque les femmes n’avaient pas accès à l’éducation des écoles cathédrales et des universités, elles étaient très restreintes dans les types d’activités intellectuelles qu’elles pouvaient pratiquer. Leurs textes philosophiques prenaient donc souvent la forme d’expériences mystico-religieuses comme des visions, de manuels de contemplation et de sermons (Barkovskiy 2025). Certaines femmes philosophes ont quand même réussi à interagir avec la tradition philosophique dominante de l’époque et à y apporter des contributions. On peut penser à Héloïse et à sa correspondance avec Pierre Abélard, traitant des thèmes de l’amour, de la culpabilité, du mariage et de la responsabilité (Barkovskiy 2025). Ou à Christine de Pizan, qui a débuté en tant que poète à la cour pour finalement écrire des traités élaborés de philosophie sociale et politique (Barkovskiy 2025). Elles ne sont pourtant que rarement incluses dans notre vision historique du Moyen Âge.

Le canon philosophique a donc jusqu’ici contourné les femmes philosophes de manière plus ou moins intentionnelle, en se justifiant par le manque de sources antiques et la forme mystique des écrits médiévaux. À l’époque moderne, malgré les préjugés par rapport à leur constitution, les femmes ont contribué de manière massive à la tradition intellectuelle dominante. Il n’y a aucun argument raisonnable pour les écarter du canon. Les académiciens ont été forcés de l’admettre et travaillent activement à rétablir leur place aux côtés de leurs collègues comme Hobbes, Descartes, Locke, Leibniz et Mill, avec qui elles discutaient et écrivaient de la philosophie (Waithe 1991, xix). Il est insensé que des figures comme Margaret Cavendish, qui a développé sa propre philosophie naturelle, écrit largement et rigoureusement sur la métaphysique et l’épistémologie, et qui interagissait de manière très prolifique avec ses pairs masculins, soient écartées de l’histoire moderne (Waithe 1991, xxv-xxvi). Cette injustice est pourtant en train de se rectifier, avec de plus en plus d’universitaires examinant leurs travaux et les incorporant à leurs curriculums (Barkovskiy 2025).

Repenser la philosophie contemporaine

Ainsi, la création du canon occidental est une histoire tortueuse et pleine d’injustices. Le canon a toujours ignoré ce que les puissants souhaitaient ignorer et inclus ce qu’ils voulaient inclure. La contribution des groupes exclus est en train d’être réexaminée au niveau universitaire, mais tarde à être introduite dans le cursus collégial et à infiltrer l’imaginaire collectif. Je ne tenterai pas ici de déterminer quelles idées nous devrions laisser de côté dans notre curriculum afin d’inclure de nouvelles perspectives, mais je crois que si nous souhaitons que la philosophie demeure une discipline vivante, il est essentiel de réexaminer notre notion de « vraie philosophie ».

Bibliographie

Adamson, Peter. 2014. Classical Philosophy: A History of Philosophy without Any Gaps, Volume 1. A History of Philosophy. Oxford, New York : Oxford University Press.
Barkovskiy, Tatiana. 2025. « Why We Study so Few Women Philosophers – and How to Change That ».
Penaluna, Regan. 2023. How to Think like a Woman : Four Women Philosophers Who Taught Me How to Love the Life of the Mind. New York : Grove Press.
Tompkins, Jane. 1996. A Life in School : What the Teacher Learned. Reading, MA : Perseus Books.
Vural, Mehmet. 2023. « Is Islamic Philosophy an Authentic Philosophy? » Eskiyeni 51 : 960‑76. https://doi.org/10.37697/eskiyeni.1307229.
Waithe, Mary Ellen, dir. 1987. A History of Women Philosophers. Vol. I. Dordrecht : Kluwer Academic Publishers.
———, dir. 1991. « A History of Women Philosophers ». Dans Modern Women Philosophers, 1600–1900. Vol. III. Dordrecht : Kluwer Academic Publishers.

  1. « Human beings, no matter their background, need to feel that they are safe in order to open themselves to transformation. They need to feel a connection between a given subject matter and who they are in order for knowledge to take root. », Tompkins (1996), 213.↩︎

  2. « (…) it was harder for me to suppress the uncomfortable feeling that the great philosophers whose ideas I plant to devote my life saw me as a problem», Penaluna (2023), 33.↩︎