Ce que coûte leur oubli
David Bonneau, Cégep de ChicoutimiDate de publication: 2026-06-01
Résumé
Peut-on, sans dommage, ignorer les classiques de la philosophie? Cet essai défend qu'ils demeurent indispensables à la pensée, en tant qu'ultimes repères objectifs capables d'arracher l'esprit à ce que François Hartog nomme la « tyrannique myopie du présent ». S'appuyant sur Italo Calvino et sur les travaux de Philippe Descola et Alessandro Pignocchi, l'article montre comment l'universalité éprouvée par le temps confère aux classiques leur autorité. Suivant ensuite la mise en garde de Nietzsche contre l'abus de l'histoire, il reconnaît le risque de paralysie qu'engendre leur sacralisation. La piste ouverte par Normand Baillargeon - humilité, faillibilisme, distance critique - permet d'en faire des partenaires vivants du présent plutôt que des reliques. L'essai s'achève sur une interrogation: à l'heure du transhumanisme, l'universel humain qui fonde les classiques résistera-t-il à la reconfiguration technologique de notre condition ?
Mots-clés: concours philosopher, classiques philosophiques, universel humain, présentisme, esprit critique, transhumanisme
Vous êtes tout petit. Insouciant. Insignifiant. Un épais brouillard masque vos pas incertains. Soudain, une ombre embrasse la vôtre : un colosse vous surplombe. Son arrivée est néanmoins apaisante. Il vous sourit, puis, d’une poigne ferme, vous hisse au plus haut de sa stature monumentale : vous observez, vous distinguez, vous saisissez. Il est à ce moment votre ligne directrice, l’opportunité qui guide vos constatations.
Ce colosse incarne les classiques qui, aux dires de plusieurs détracteurs de la tradition philosophique, n’offrent à la pensée qu’un luxueux miroir aux reflets de siècles révolus. Selon eux, ces classiques ne seraient que synonymes de l’imposition d’une ligne directrice, tels des bibelots divinisés brandis avec le faux-semblant d’offrir la libre pensée. Le classique refléterait alors l’étouffement de nos élans de révolte et de dépassement.
Mais, en les ignorant, comment ferez-vous pour guider vos pas s’aventurant dans une brume incertaine, constituée de doutes et de contradictions, et où le chemin de la pensée reste à tracer? C’est précisément face à cet inconfort que les classiques trouvent leur vertu. Inscrites dans les mémoires, éprouvées par le temps, ces œuvres n’ont en effet jamais cessé de confronter notre pensée. Or, elles finissent nécessairement par transmettre une vision intemporelle de l’expérience humaine en tant qu’ultimes repères objectifs permettant de distinguer ce qui perdure de ce qui relève de la contingence de notre époque. Dans ce cas, et dans une optique de progrès autant social que moral, la généreuse offre que nous tend le colosse que forment les classiques de la philosophie peut-elle vraiment être ignorée?
Pour Descola et Pignocchi, auteurs d’Ethnographies des mondes à venir, il est impensable de repousser l’Histoire et l’Anthropologie, puisque ces disciplines « nous permettent […] de nous dégager de la tyrannique myopie du présent »(Descola et Pignocchi 2022, 18)1. Les classiques opérant une fonction similaire, il serait absurde de les ignorer. Après tout, c’est peut-être par l’empreinte de leurs idées qu’on accède au fondement même de l’esprit critique, c’est-à-dire à la capacité d’imaginer d’autres possibles que notre présent confiné : « [Ces disciplines] montrent que l’avenir n’est pas un prolongement automatique de l’actuel […], mais qu’il est ouvert à tous les possibles pour peu que nous sachions les imaginer » (Descola et Pignocchi 2022, 18). Oublier délibérément les classiques constituerait ainsi un réel appauvrissement de l’esprit, bien au-delà d’un véritable gain de liberté.
Mais, d’abord, qu’est-ce donc que l’« œuvre classique »? À cela, Italo Calvino propose cette définition : « [on] appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme un équivalent de l’univers » (Calvino 2018, 12‑13). Un classique n’est pas qu’une pesante relique transmise à travers les âges : il est la quintessence d’une expérience, le coup de plume qui parlera à tous d’une manière ou d’une autre, l’atteinte de l’universel humain.
L’universel des classiques incarne leur âme, celle qui dépasse l’auteur et son époque. Elle le fait dans la durée, lorsque d’autres pensées, parfois éloignées, s’y sont mesurées et l’ont confrontée, et que, malgré la diversité de leur contexte et le tumulte de leur propre époque, elles s’y reconnaissent encore et constatent, parfois malgré elles, que l’œuvre demeure pertinente. C’est ainsi qu’elle devient classique : non parce qu’elle impose des vérités passagères, mais parce qu’elle continue d’éveiller des questions fondamentales de l’expérience humaine. Si le temps les éprouve, il ne les disqualifie pas. Il les confirme. À ce moment, plus aucune époque ni changement ne saurait les détrôner. Elles sont et resteront classiques.
C’est cette résonance durable qui confère aux classiques la vocation la plus noble à notre pensée. Leur aspect universel, leur permettant de faire émerger un lien profond entre différentes époques, ouvre nécessairement un passage entre les âges et élève celui qui les utilise du superficiel de son présent en lui conférant des repères profonds de pensée.
Calvino le rappelle avec justesse : « est classique ce qui tend à reléguer l’actualité au rang de rumeur de fond, sans pour autant prétendre éteindre cette rumeur » (Calvino 2018, 15). Loin de nier le présent, le classique le replace dans une profondeur temporelle qui oblige à réfléchir autrement. Essentiel est donc à toute démarche qui aspire à l’objectivité2 d’intégrer le classique à nos réflexions, s’il est de notre volonté de voir nos idées grandir et s’épanouir.
On assumera alors que le débroussaillage du chemin de notre progression sociale et morale dépend d’eux, ceux-ci édictant une autorité sur la continuité de notre existence. Pour dépasser l’éphémère engendré par la tyrannie du présent, nous ne devons pas les ignorer. Du moins, cela relèverait de l’absurdité.
Ainsi, notre progrès social et moral dépendrait de l’autorité des classiques. Cette autorité émancipe-t-elle nos élans de dépassement, ou scelle-t-elle notre idéalisation du passé? À cet égard, Friedrich Nietzsche nous met en garde : « Dès qu’on abuse de l’histoire ou qu’on lui accorde trop de prix, la vie s’étiole et dégénère » (Nietzsche 1990, 93). En simplifiant et en glorifiant les époques passées et les classiques, les esprits se figent : la conviction remplace la remise en question.
Or, en admettant cet immobilisme comme paralysie, on n’annihile pas que la pensée. On ôte carrément toute capacité d’action d’un individu, d’une collectivité ou d’une civilisation entière. Continuons sur la lancée de Nietzsche : « [cette dégénérescence] empêche ainsi l’individu d’opter résolument pour le nouveau, elle paralyse l’homme d’action qui, en tant que tel, offensera et devra toujours offenser quelque piété » (Nietzsche 1990, 112). Les tendances relatives à certaines attitudes ou préjugés, étant perpétuées et nullement surpassées par l’action, ajoutent un double mal à cet immobilisme en réduisant tout sens et progrès social à l’inexistence. C’est en ce sens qu’une rumination des classiques ensevelirait non seulement l’avenir, si celui-ci avait encore la capacité d’exister, mais également le présent. Lorsque nos souvenirs inféodent notre pensée, les objectifs prennent la clé des champs pour ne laisser place qu’à l’itération. Et c’est de cette façon que nous assistons à la mort de la philosophie - comprise comme pensée insoumise.
Sous ce lourd effet, une attitude s’impose : on doit ignorer les classiques, car ceux-ci inhibent notre esprit de création - que celui-ci soit individuel ou collectif. C’est de cette mesure que certains plaident pour un abandon de cet héritage.
Cependant, l’oubli demeure certes nécessaire, mais il ne saurait aller jusqu’à démentir l’autorité de ces œuvres ayant traversé la tempête des siècles. Car c’est en elle que la pensée insoumise puise la force d’enrichir sa compréhension de l’expérience humaine et de ne point sombrer dans le néant.
Si l’idéalisation du passé et des classiques, que Nietzsche dénonce, s’oppose à celle du présent, que Hartog critique de la même manière, ces extrêmes se rejoignent en devenant le même geste itératif sous des formes inversées. Ils ne forment toutefois pas une dichotomie : leur trouver une harmonie constructive, dans l’objectif de nous élever hors de notre brume incertaine, s’avère tout à fait possible.
En effet, le problème des classiques relève moins d’une impasse que de la manière dont nous choisissons de les mobiliser. Il s’agit donc de trouver l’approche qui saura tirer profit de ces positions figées, qui saura surpasser la naïveté de nos démarches pour atteindre une posture intellectuelle propice à la progression d’idées.
À cela, Normand Baillargeon, philosophe québécois, offre une piste. Selon lui, la culture générale, incluant les classiques, « permet non seulement de prendre du recul sur les problèmes de notre temps mais aussi […] d’alimenter et de consolider ces vertus d’humilité, de faillibilisme et de capacité de distance critique […] » (Baillargeon 2011, 70). Ces vertus forment le socle d’une réflexion libre, détachée des normes et paradigmes du présent : l’humilité rappelle nos limites ; le faillibilisme, la nécessité de la remise en question ; et la distance critique, celle de la nuance. Nier cet équilibre, c’est se condamner à voir nos idées devenir tôt ou tard rigides et dans l’incapacité de progresser. Étudier les classiques, en revanche, c’est se forger un esprit critique. Un esprit capable d’orienter le changement, de l’aligner vers nos objectifs par rapport à leur provenance, et d’en assumer un progrès.
Considéré ainsi, quelle valeur concéder aux classiques? Sans doute celle qui leur permettra d’être partenaires vivants du présent et considérés comme points phares plutôt que comme simples reliques au musée des idées mortes. Seule leur critique nous permettra d’échapper à la tyrannique myopie du présent et de perpétuer avec lucidité la grande marche du progrès humain.
Cependant, tout cela ne tient qu’à la condition que l’universel demeure. Que la condition humaine ne soit soumise à aucune révision dictée par un orgueil démesuré. Si c’était le cas, dans un avenir proche où technologie, intelligence artificielle ou transhumanisme remodèleraient entièrement notre perception du monde, nos émotions ou nos repères moraux, les classiques que nous connaissons aujourd’hui finiraient caducs. Lorsqu’ils ne représenteront plus complètement l’universel humain comme nous le connaissons, l’évidence sera d’envisager que nous pourrons, voire devrons laisser tomber les classiques actuels de la philosophie.
Mais jusqu’où le monde, livré à la seule logique technocratique, pourra-t-il nous priver de ce passage vers l’Autre, de ce qui fait qu’on se comprend tous, par-delà le simple cadre du contexte culturel? Ne relèvera-t-il pas là plus de notre mutilation que de la maîtrise illusoire que nous lui supposons? En démantelant nos limites mortelles et nos liens fraternels, ce progrès technique nous dépossédera de notre héritage commun.
Ce n’est alors pas la mort des classiques qu’il faudrait craindre, mais la nôtre, celle de l’humanité. Les classiques resteront éternels dans la mesure où l’essence humaine restera comme telle. Et puis, s’ils nous paraissent un jour muets, c’est que tout nous sera perdu.
Cette « tyrannique myopie du présent » rejoint la notion de présentisme de François Hartog, pour qui le régime d’historicité contemporain est devenu présentiste, atrophiant - selon les manies du moment - autant le passé (incluant les classiques) que la clarté de l’avenir. Voir Cyr (2021).↩︎
Les classiques, comme outils objectifs à la pensée, peuvent être comparés au référentiel d’un vecteur en mathématiques : celui-ci permet de donner une dimension, une intensité et une direction aux éléments relatifs à la forme du passé, pour les aligner à ceux du présent. C’est ainsi que les classiques permettent d’évaluer soit un progrès, une régression, soit une stagnation dans cette compréhension et dans l’application des principes universels à l’Homme.↩︎