No. 04 — Philosophie et éducation

Noûs, l’intelligence collective au service de l’esprit critique pour contrer la désinformation

Adèle Artinian, Université de Sherbrooke

Date de publication: 2026-06-01

Résumé

Cet article présente le projet Noûs, une initiative pédagogique développée dans le cadre du cours Philosophie et rationalité au collégial afin de renforcer l'esprit critique et l'intelligence collective face aux enjeux contemporains de désinformation et de polarisation. Inspirée de la pensée de John Dewey, cette approche privilégie l'apprentissage actif, l'analyse critique des médias, le travail collaboratif et l'ancrage des réflexions dans des situations concrètes. Appuyé par une recherche qualitative menée à l'UQAM, le projet met en évidence l'importance de la coopération, de la participation étudiante et de l'enquête collective dans la formation citoyenne et démocratique.

Mots-clés: collégiale, démocratie, éducation, pensée critique, intelligence collective, habiletés de la pensée

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L’époque contemporaine se caractériserait par une série de défis majeurs pour la vie démocratique : la polarisation croissante des opinions, la prolifération des fausses nouvelles et de la désinformation, ou encore la difficulté à délibérer collectivement. Plusieurs auteur·ices évoquent à ce sujet une « crise de la démocratie », estimant que les individus peinent désormais à penser ensemble et à avoir un impact sur les décisions qui les concernent Tarragoni (2021).

La formation de l’esprit critique ainsi que l’intelligence collective constituent ainsi un enjeu central pour la démocratie. Au collégial, le cours Philosophie et rationalité (Phi101) occupe à cet égard une place stratégique, en ce qu’il vise à développer les capacités d’analyse, d’argumentation et de réflexion des élèves.

Le projet Noûs : une initiative pédagogique au collégial, ainsi qu’un projet de recherche universitaire

Cet article présente ainsi le projet « Noûs, l’intelligence collective au service de l’esprit critique pour contrer la désinformation », qui propose une approche pédagogique développée initialement au Cégep de Granby dans le cadre du cours Philosophie et rationalité, obligatoire dans tous les Cégeps du Québec, par l’enseignant Jean-François Dubé. Deux autres enseignantes au collégial ont adapté cette approche à leur cours et notamment Marie-Estelle Debs au Cégep Bois-De-Boulogne. Par la suite, Alexandre Coutant, chercheur au Lab CMO (laboratoire sur la communication et le numérique) à l’UQÀM, s’est intéressé aux potentialités démocratiques de cette initiative pédagogique. En s’associant aux enseignant·es du collégial impliqué·es, il met sur pied le projet de recherche. Celui-ci vise à explorer les potentialités éducatives et démocratiques de l’initiative, à soulever les leviers pédagogiques qui fonctionnent mieux que d’autres, à diffuser l’initiative à travers le Québec, et à alimenter la réflexion autour de l’esprit critique et de l’intelligence collective.

Les données ont été récoltées grâce à une démarche qualitative combinant observations de classe, groupes de discussion et entrevues avec des enseignant·es et des bibliothécaires. Ces terrains ont permis d’identifier certains leviers favorisant l’engagement des étudiant·es ainsi que des enjeux liés au développement de l’initiative.

Lorsque le projet Noûs est évoqué, il fait ainsi référence à une initiative pédagogique développée au collégial dans le cadre du cours Phi101, Philosophie et rationalité, et également au projet de recherche de l’UQÀM, qui entoure l’initiative.

Ce projet est financé par les Fonds de recherche du Québec (FRQ) dans la catégorie culture et société. Plusieurs partenaires sont impliqué·es : l’Association québécoise de pédagogie collégiale (AQPC), la Fédération des cégeps (Fédération), le Centre québécois des médias et de l’information (CQMI), le Collège de Bois-de-Boulogne, et le Cégep de Granby.

L’initiative pédagogique vise à atteindre les compétences attendues par le ministère de l’Éducation en ce qui concerne les théories et les concepts philosophiques obligatoires à l’apprentissage, tout en outillant les élèves face aux enjeux démocratiques et informationnels contemporains. Le cours intègre également un peu d’ÉMI (éducation au média et à l’information), à travers l’analyse argumentative de contenus médiatiques.

Le cadre théorique sur lequel repose Noûs est également élaboré par Jean-François Dubé au Cégep de Granby. Ce cadre comporte plusieurs habilités de la pensée, qui vont être travaillées par les élèves à travers les exercices en classe et à la maison (douter – problématiser – approfondir – rechercher des alternatives – conceptualiser – définir, en sont quelques exemples).

Plusieurs documentations autour du projet sont également en cours d’élaboration, notamment un article sur la pertinence d’intégrer les habilités de la pensée développées à Granby à l’enseignement en ÉMI (éducation aux médias et à l’information); ou encore une revue de littérature sur la notion d’esprit critique. Cet article vise à diffuser cette méthode d’apprentissage, et à piquer la curiosité d’enseignant.es en philosophie au collégial.

Une conception démocratique de l’éducation : l’apport de Dewey

Pour John Dewey, la démocratie ne se limite pas à un système institutionnel : elle repose sur des pratiques sociales fondées sur la communication, la participation et la coopération. En effet à l’inverse, « tout mode de vie insuffisamment démocratique limite les contacts, les échanges, les communications, les interactions par lesquels l’expérience se raffermit tout en s’élargissant et en s’enrichissant » (Dewey 1995, 48). Dans cette perspective, l’éducation joue un rôle déterminant, puisqu’elle doit permettre aux individus de comprendre les situations auxquelles iels sont confronté·es et de participer activement à la vie collective Thievenaz et Fabre (2023).

La notion d’enquête (inquiry) est centrale dans cette approche. Face à une situation problématique, les individus sont amené·es à formuler des hypothèses, à rechercher de l’information, à confronter leurs points de vue et à élaborer des réponses collectives (Thievenaz 2019). La démocratie est nécessairement liée à ce processus d’enquête. En effet :

La démocratie est nécessairement expérimentale dans la mesure où la participation est le seul moyen dont chacun dispose de développer son existence. Et l’enquête est nécessairement démocratique du fait qu’elle impose l’établissement d’un échange, d’un dialogue ou encore d’une coopération entre des individualités différentes. (Zask 2008, 180)

L’apprentissage ne consiste donc pas uniquement à assimiler des contenus, mais également à développer des capacités à penser et à agir dans des contextes concrets Citton (2020). À propos de la philosophie pédagogique développée par Dewey, Joris Thievenaz et Michel Fabre nous disent que « contrairement aux méthodes traditionnelles (basées sur l’enseignement directif et la répétition), l’idée est de susciter chez les apprenants une attitude d’enquête » (Thievenaz et Fabre 2023, 136).

Cette perspective conduit également à repenser la notion de « public », entendue comme un ensemble de personnes concernées par une situation et capables de s’organiser pour y répondre (Zask 2008). Une éducation démocratique vise ainsi à former des individus aptes à participer à ces processus, en développant leur esprit critique et leur capacité à coopérer.

L’initiative Noûs repose sur cette conception déweyienne de l’éducation et de la démocratie. Dans la prochaine partie, nous allons présenter plus précisément les principes directeurs de l’initiative, d’après certains exemples concrets d’exercices ainsi que certains constats issus des terrains.

Principes directeurs de Noûs

Le projet repose sur l’ancrage des apprentissages dans des situations concrètes liées à l’actualité ou aux intérêts des étudiant·es, afin de favoriser leur engagement et l’appropriation des concepts philosophiques. Par exemple, les étudiant·es peuvent choisir le sujet de leur dissertation à partir d’un enjeu qui les interpelle, puis le problématiser philosophiquement.

L’analyse critique des contenus médiatiques constitue également un principe central de la démarche. Les étudiant·es travaillent à partir d’articles, de balados ou de publications en ligne afin d’identifier, d’évaluer et de discuter collectivement les arguments présentés. Une activité peut ainsi consister à analyser un balado portant sur un enjeu éthique, puis à construire en équipe une problématique à partir des tensions repérées.

Certaines activités illustrent concrètement cette approche. La notice d’intérêt est un exercice qui amène les étudiant·es à réfléchir à des enjeux qu’iels jugent importants dans l’espace médiatique, puis à justifier leur position à l’aide d’outils philosophiques. De même, l’analyse de rationalité repose sur l’étude d’un événement démocratique réel (conseil municipal, réunion syndicale, vidéo argumentative, etc.), dont les arguments sont d’abord analysés individuellement, puis discutés et révisés en équipe avant l’évaluation finale.

Le travail collaboratif constitue un autre élément structurant du projet. Les étudiant·es sont régulièrement invité·es à confronter leurs points de vue et à élaborer des réponses communes, ce qui favorise à la fois les compétences argumentatives et la capacité à construire une réflexion collective.

Dans cette perspective, le rôle de l’enseignant·e se transforme : iel agit davantage comme accompagnateur·rice du processus d’enquête que comme simple transmetteur·rice de contenu. L’attention portée aux intérêts des étudiant·es, la valorisation de leurs interventions et l’organisation du travail en équipe contribuent à créer un climat propice à la participation et à l’apprentissage collectif.

Les résultats issus des terrains (entrevues et observations qualitatives) mettent en évidence trois constats principaux : l’ancrage concret des apprentissages favorise l’engagement des étudiant·es ; l’analyse critique des médias apparaît particulièrement pertinente dans un contexte marqué par la complexité informationnelle ; enfin, le travail collaboratif et la qualité de la relation pédagogique jouent un rôle déterminant dans la participation étudiante.

Ces constats rejoignent la perspective déweyenne selon laquelle l’apprentissage repose sur l’expérience, la communication et la coopération (Thievenaz et Fabre 2023, 136).

Limites

Le projet de recherche autour de l’initiative Noûs comporte certaines limites. En effet, nous avons conscience que des enseignant·es de philosophie peuvent ne pas se retrouver dans cette méthode, qui préconise un réel changement de paradigme, par rapport aux façons plus conventionnelles d’enseigner la philosophie.

Lors d’entretiens qualitatifs avec des enseignant·es de philosophie au collégial, certain·es ont soumis quelques réticences vis-à-vis de l’initiative. Par exemple, il y a un risque que des élèves plus motivé·es en fassent plus que d’autres lors des délibérations et des échanges en groupe. Une autre réticence concerne le contenu du cours : certain·es craignent que la théorie philosophique, dont l’enseignement est exigé dans le cadre du cours Philosophie et rationalité, ne soit mise de côté au profit des exercices pratiques. Néanmoins, nos observations en classe ont démontré que même les élèves qui paraissent les moins impliqué·es contribuaient activement lors des moments de groupe. De plus, la théorie philosophique est adaptée à la pratique mais elle n’est pas mise de côté, et il y a toute une partie de cours plus magistraux.

De plus, l’initiative Noûs n’est pas un « tout-en-un », et son application concrète peut sembler un peu abstraite pour un·e enseignant.e en philosophie qui serait intéressé·e par cette méthode. Pour relever ce défi, un site internet est en cours de développement. Ce dernier sera présenté sous la forme d’un dispositif sociotechnique participatif, dans lequel les objectifs et les enjeux du projet seront exposés. Des exercices utilisés pendant la session seront proposés, ainsi qu’une session complète de matériel. Les enseignant·es intéressé·es pourront se renseigner davantage, utiliser certains outils déjà mis en place s’iels le souhaitent, et communiquer avec d’autres enseignant·es qui appliquent déjà la méthode afin de leur poser des questions, l’objectif étant de créer un réel réseau d’entraide et d’échange. Chaque enseignant·e intéréssé·e pourra s’approprier la méthode et adapter son cours comme iel le souhaite. Plus il y aura d’enseignant·es en philosophie intéressé·es par cette initiative et/ou qui voudront en emprunter quelques aspects ou en proposer de nouveaux, plus l’intelligence collective autour du cours Philosophie et rationalité s’élargira afin de développer, de façon continue, de nouvelles méthodes ou de nouveaux aspects à explorer.

Conclusion

Les limites évoquées sont légitimes, mais nous pensons qu’il y a des enjeux et des défis dans n’importe quel type d’enseignement. Nous pensons également que cette méthode peut réellement former les élèves à l’intelligence collective, tout en utilisant la philosophie pour outiller les personnes face aux enjeux contemporains de polarisation et de désinformation.

Le projet Noûs propose ainsi une manière d’enseigner la philosophie qui articule apprentissage actif, intelligence collective et développement de l’esprit critique. En mobilisant des situations concrètes, en intégrant l’analyse de contenus médiatiques et en valorisant le travail collaboratif, cette approche contribue à former des étudiant·es capables d’enquêter, de délibérer et de prendre position de manière informée.

Dans un contexte où les conditions de la délibération démocratique sont fragilisées, de telles pratiques pédagogiques apparaissent particulièrement pertinentes pour renforcer le pouvoir d’agir des futur·es citoyen·nes et favoriser leur participation à la vie collective.

Bibliographie

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