École du futur
Robert YessourounDate de publication: 2026-06-01
Mots-clés: créative
Bienvenue à l’École de Culture générale Jean Piaget, qui accueille les 15 – 18 ans. Voici la cafétéria lors de la récréation. Animée de rires et d’exclamations, la salle est quadrillée de RAP, des Robots Assistant les Professeurs.
— J’en ai marre ! s’emporte Serge, entre deux gorgées de jus de tomate.
Face à lui, Gladys, une camarade de terminale, baisse les yeux sur sa menthe.
— Pourquoi tes jets d’avions de papier dans l’amphi, pendant le cours d’éducation scolaire ?
— Ce monologue imposé par un hologramme, ça me rase. Un seul professeur donne le même cours dans toutes les écoles du canton, sous la forme d’une image 3D. Les élèves sont ainsi rassemblés pour éviter la solitude de l’enseigné. À la fin de la leçon, les RAP sur place répondent aux questions.
— Moi, ce cours, je le trouve rigolo. T’as entendu la citation : « La pédagogie, c’est l’histoire des erreurs de l’humanité. »1
— Ce cours est à se flinguer !
— Quand même, ce chapitre sur l’obéissance, c’était génial ! Chez les anciens Égyptiens, obéir et écouter, c’était le même mot ! Et je trouve pertinent que sans obéissance, pas d’autorité.
— Aah, l’autorité ! Rappelle-toi La leçon d’Ionesco. L’autorité du maître tue l’élève.
— Es-tu à l’agonie, Serge ? Il la regarde, étonné, sous le charme de ces yeux café doré.
— N… non. Me suis barré avant la fin de la leçon.
— Je sais. Ton RAP ne t’a pas empêché de sortir ?
— Trop occupé avec deux mecs en pétard. Heureusement, car mon RAP, cette année, c’est un modèle ringard…
— Il est carotte-bâton ?
— Carrément bâton-bâton.
— Dommage ! Le mien, il incite à t’imbiber. Il est carotte-éponge.
— Éponge ?
— Il attise la soif de connaissance, d’introspection. L’ado la dévisage avec douceur, espérant un sourire. Gladys boit lentement sa menthe.
— Par chance, ajoute Serge, je connais une ravissante personne… qui… comment dire… me soulage du monde scolaire. C’est ma sauveuse !
— Ouahou ! Qui est-ce ? Le sait-elle ? Sinon, tu devrais lui en parler !
— Mais comment ? Parler de mes sentiments, je suis prêt à l’apprendre, mais qui me l’enseigne ?
— Un bouquet de fleurs, peut-être ? Soudain, Gladys sursaute :
— Serge, mon Dieu, qu’as-tu fait de ta montre polaire ?
Le haut-parleur de la cafétéria crépite, à peine audible :
« L’élève Serge Acran est convoqué dans le bureau du principal. Il est prié de s’y rendre sans attendre. »
* * *
Serge prend place devant le bureau. La fenêtre derrière le responsable scolaire est maculée de lumière éblouissante. L’ado se protège d’une main.
— Où est votre montre polaire, monsieur Acran ?
— Ce soleil…
Une telle montre doit être allumée durant le travail scolaire. Son cadran mesure le degré d’attention de son porteur. Dès les premiers flottements d’attention, le dos du dispositif gèle, le coup de froid rappelant à l’ordre.
— Hors de l’école, nos élèves fréquentent un univers où les excitants fourmillent tambour battant. Le manque d’attention durant les cours ex-cathedra (naguère si décriés) serait dû au manque de rythme des stimuli. Votre montre doit être portée. Sans cette prothèse, c’est l’escapade dans les buissons.
— À quoi bon, tous ces cours ? Le savoir est stocké dans le grand Nuage accessible à tout le monde, à tout moment.
— Certes, mais ce qui fait l’Homme, mon garçon, ce sont les relations qu’il est capable de tisser entre plusieurs savoirs.
— Qu’importe ! Apprendre est devenu absurde. Avec l’IA qui nous remplace, bonjour mon futur chômage !
— Monsieur Acran, dois-je vous rappeler que l’École de Culture générale ne prépare pas ses élèves à une profession, puisque, comme vous le dites, tous les débouchés sont fermés par la robotisation. Non, notre institution prépare l’humain à un monde dans lequel il devra se montrer capable de cultiver son temps. Il faut faire pousser à nos jeunes les racines de la curiosité. Chaque samedi, chaque dimanche, c’est le but de votre lecture de la littérature mondiale.
— Boff…
— Vous me semblez mal équipé pour échapper à l’ennui chronique. Bien. Je vous envoie dans le local de réflexion, vous avez grand besoin de donner du sens à votre vie.
* * *
Encore mi-aveuglé par la fenêtre du directeur, Serge patiente sur un tabouret dans une cave. Il songe à Gladys et à son bouquet de fleurs, ce présent qui enseignerait à livrer ses sentiments. Entrent soudain deux RAP : l’un bleu, l’autre jaune. Ces deux androïdes en grande conversation ne s’intéressent guère à Serge.
— Quand un élève perturbe un cours, qu’il empêche les autres d’apprendre, il faut le réprimer, soutient le robot bleu.
— Réprimer, c’est faire du mal à un être humain. C’est contraire à nos principes, objecte le robot jaune.
— Mais alors, comment le conditionner à ne pas recommencer ? Il faut le punir !
— Non, il faut l’éclairer.
— La lucidité n’empêche pas de réitérer la faute. Il faut inspirer la crainte.
— Il faut inspirer le respect, c’est plus profond.
— Cette controverse ne mène nulle part, déplore le robot bleu. Votre programme est fondé sur Rousseau, l’Homme est naturellement bon.
— Et le vôtre sur William Golding, l’Homme est naturellement cruel. Serge qui n’en peut plus, s’écrie :
— Et si l’Homme était en alternance cruel et bon ? Pris de court, les deux androïdes scrutent l’élève sur le tabouret.
— Où est votre montre ? Il faut sévir !
— Convoquons-le plutôt ce vendredi à la Confrontation.
* * *
Le soir, à la maison, Serge abandonne sa dissertation pour ranger sa chambre. Sa mère le surprend.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je m’occupe pour éviter ma dissert : « Quel est le sens de l’échec ? » La mère, psychologue, remarque :
— Substituer une corvée choisie à celle imposée, c’est une forme de résistance au devoir. Tu te retires dans un monde réfractaire. C’est naturel. Tu résistes à ce qui te hisserait hors de l’inertie, du confort du cocon, du territoire de la molle complétude.
— J’en ai marre, point barre. À quoi bon m’entraîner à argumenter tandis que la seule Loi qui nous gouverne est celle du plus fort, celle d’une jungle technologique, où le plus pointu règne ?
— Voyons, Serge, consulte ChatGN2 !
— Aucune idée ne viendrait de moi, de mon expérience, de mon inspiration !
— Pour ma part, Chat GN me fait découvrir plein d’arguments auxquels je n’aurais jamais pensé. ChatGN déploie ma conscience.
— Blablater sur l’échec, j’y arrive pas, m’man. Je sors accomplir mes heures de bénévolat. Vais retrouver mes « défavorisés », déprimés, isolés errants, SDF. Peut-être y serai-je rejoint par Gladys ?
* * *
Le vendredi, après la gymnastique quotidienne, après la séance d’exercices embarrassants pratiqués en petit groupe, Serge se rend à l’amphithéâtre où il est convoqué pour la Confrontation. À l’intérieur, une centaine de camarades s’impatientent déjà. Il cherche, n’y voit pas Gladys ! Il a pourtant apporté un bouquet de fleurs… Contre son gré, il doit affronter par la parole un inconnu de la ville. L’enjeu de la « dispute » est de gagner la joute contre l’invité. Ce jour-là, le visiteur convié s’avère être un androïde-chercheur. Le robot hésite à présenter le sujet : ses capteurs visuels identifient la gerbe de glaïeuls posée sur les genoux de l’élève, mais il ne sait comment interpréter cette donnée. Enfin, reprenant les mots de Valéry, il annonce :
— « Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve. » N’est-ce pas le problème crucial de qui apprend ? Apprendre n’implique-t-il pas d’abord de trouver, de constater l’existence d’un nouvel objet ? Mais comment s’ajouter ce qu’on trouve ?
— Ben, en le reliant à du vécu, à son expérience, répond Serge en triturant ses fleurs.
— Donc, si vous étudiez sans rien donner de votre personne, c’est le fiasco ?
— M’en balance. Veux rien étudier, veux rien chercher, juste m’éclater. Ricanements, huées dans les gradins.
— Pourtant, chercher, c’est le sens radical d’une vie évoluée. Même les animaux ne survivent que grâce à la recherche d’eau, de nourriture.
— D’accord, je veux bien chercher de quoi m’éclater ! Gros rires dans l’assemblée.
— Dans ce cas, il faut que vous passiez de votre monde du refus à un autre qui vous épanouisse. Connaissez-vous un exemple de passage d’un monde à un autre ? Soudain déterminé, Serge se dresse, rebelle, brandissant son bouquet de glaïeuls dans le plus énorme chahut et descend, solennel, de l’estrade pour tirer la lourde porte grinçante.
— Gladys ! Gladys ! chuchote-t-il dans le couloir, en quête initiatique.