No. 04 — Hors-thème

Identité et authenticité sur les plateformes numériques: Réflexions à partir des théories de l’authenticité de Charles Taylor et Charles Larmore

Fareed Ahmad, Collège Montmorency

Date de publication: 2026-06-01

Résumé

Les plateformes numériques transforment en profondeur les conditions d'expression et de construction de l'identité, mais comment influent-elles sur notre capacité à être authentique? La réponse différera selon la conception que l'on se fait de l'authenticité. Cet article s'appuie sur les théories de l'authenticité de deux philosophes contemporains influents, Charles Taylor et Charles Larmore. Nous examinons en ce sens leurs conceptions respectives, avec leurs forces et leurs faiblesses. Notre méthode consiste d'abord à dégager les principales conditions de l'authenticité explicitées par Larmore (le « naturel » et la « réflexion pratique ») et Taylor (le besoin de reconnaissance et la fidélité à soi). Nous nous demandons ensuite dans quelle mesure les plateformes numériques influencent la capacité des personnes à satisfaire à ces conditions.

Mots-clés: recherche au collégial, authenticité, Charles Taylor, Charles Larmore, identité, numérique

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L’éducation a pour tâche essentielle d’outiller la personne à penser son rapport aux autres et à elle-même, et notamment de contribuer à un meilleur discernement de ce que signifie et exige vivre de manière authentique, c’est-à-dire « être soi-même ». Or, dans un contexte où les plateformes numériques transforment en profondeur les conditions d’expression et de construction de l’identité personnelle Georges (2008), cela implique nécessairement que l’on s’efforce de mieux comprendre les défis de l’(in)authenticité en ligne. En ce sens, nous proposons d’examiner brièvement ici les théories de l’authenticité de deux philosophes contemporains, Charles Taylor et Charles Larmore, de façon à dégager les principales conditions à satisfaire selon chaque auteur pour être authentique, soit, d’une part, le besoin de reconnaissance et la fidélité à soi (Taylor 2007), et d’autre part, le « naturel » et la « réflexion pratique » (Larmore 2004). Nous montrons ensuite, à la lumière des études empiriques récentes sur la structure des plateformes numériques, qu’il existe des tensions potentiellement irréconciliables entre les dynamiques de constitution de l’identité numérique et la capacité de la personne à accéder à l’authenticité.

1. Les conditions de l’authenticité

1.1. L’authenticité d’après Charles Taylor

De façon à mettre en contexte l’émergence de l’idéal moderne d’authenticité, Taylor démontre que la modernité, commençant par la Réforme protestante, est caractérisée par une fragmentation graduelle de l’ordre social. Selon cette analyse, la société entière se fondait auparavant sur une vision du monde communément admise – en l’occurrence, le christianisme – qui établissait une hiérarchie des personnes et des classes sociales que l’on ne remettait pas en question, non seulement parce que la remise en question était punissable, mais surtout parce que nulle autre vision du monde n’était admise comme raisonnable. Justement, la caractéristique principale de la modernité occidentale est l’effondrement de toutes les visions du monde qui auraient pu valoir pour la société entière ; il peut y avoir des consensus pour des groupes d’individus ou des sous-cultures, mais à l’échelle sociétale, il n’en subsiste que les normes juridiques et un certain cadre éthique qui se rétrécit de plus en plus à notre époque. C’est dans un tel contexte que l’identité devient problématique, car elle ne se définit plus en fonction d’une hiérarchie sociale établie et admise par tous Taylor (2007) ; elle n’est pas déterminée a priori, mais doit être trouvée par chacun par et pour soi, et sa validité dépend d’une reconnaissance extérieure qui était auparavant intrinsèque à la hiérarchie sociale, mais qui peut désormais échouer (Taylor 1994, 52‑55).

Taylor repère dans les variantes subjectivistes et monologiques de la quête d’authenticité une forme travestie de l’idéal moral dont il trace l’histoire. En effet, l’identité se construit toujours en fonction du cadre de référence de l’individu, des « sources morales » d’où il puise ses valeurs, autrement dit les « évaluations fortes », qui ont une réalité objective pour l’individu et qui ne sont pas choisies, mais s’imposent à ce dernier, déterminant ce qui est important pour lui. Ce sont elles, et non les « évaluations faibles » (correspondant, de manière générale, aux préférences), qui déterminent l’identité de la personne Taylor (2007). Ces évaluations fortes s’établissent en outre au fil d’un dialogue avec l’Autre (spécialement « les autres qui comptent », « significant others »), qui ne se limite pas au stade de l’enfance, mais qui se poursuit tout au long de l’existence. Ce dialogue permettrait (i) à la fois d’expliciter le contenu de ces évaluations auxquelles l’individu se doit d’être fidèle pour vivre en accord avec lui-même et, plus profondément, (ii) d’obtenir une reconnaissance indispensable afin d’établir la validité de ces évaluations aux yeux mêmes de la personne ; sans cette reconnaissance, il est impossible d’avoir l’assurance de se comprendre soi-même, d’avoir prise sur ces évaluations qui font partie intégrante de notre identité Taylor (1994). Chez Taylor, l’authenticité suppose donc à la fois une fidélité à un horizon moral qui dépasse le soi et une explicitation dialogique de cet horizon.

1.2. L’authenticité d’après Charles Larmore

Larmore tente lui aussi de réhabiliter l’idéal de l’authenticité tout en le purgeant de ses dérives subjectivistes et monologiques. Cependant, là où Taylor attaque l’égocentrisme qui découle d’une quête superficielle de coïncidence-à-soi, Larmore s’appuie sur Valéry, Sartre et Girard pour remettre en question les fondements épistémologiques et ontologiques de cet idéal (Larmore 2004, chap. 1–2). Il lui oppose deux arguments majeurs : (i) si le but de l’authenticité est de devenir soi-même, alors cela ne peut avoir lieu qu’en l’absence de réflexivité (ce qu’il appelle la réflexion cognitive, c’est-à-dire celle qui a pour objet le monde et les croyances) ; dès que le sujet est conscient de lui-même, il devient l’objet de sa réflexion, ce qui réintroduit la scission sujet-objet au sein du soi ; et (ii) le « soi » comme noyau originel et unique ne peut tout simplement pas exister, car on est toujours façonné par les normes que l’on a apprises en société ; même la raison, qui se veut objective, ne l’est qu’en fonction de l’appartenance à un certain contexte social ; il s’agit d’une forme abstraite de mimétisme social (Larmore 2004, 65‑68).

Face à ces contraintes formelles, Larmore entend néanmoins établir la possibilité de l’authenticité comme coïncidence-à-soi. Pour lui, celle-ci reste possible sous deux formes distinctes (Larmore 2004, 187‑91) : a) le « naturel » au sens stendhalien, où l’on agit sans réfléchir à soi-même, comme sous le coup d’un transport d’émotion ; les actions posées dans un tel état peuvent bien être tout à fait formatées par les conventions sociales, elles n’en seront pas moins authentiques, car posées sans réflexion cognitive à l’égard des normes sociales ou du mimétisme ; et b) la « réflexion pratique », distincte de la réflexion cognitive en ce qu’elle représente un engagement à faire tel acte ou à adopter certaines croyances, et à en assumer la pleine responsabilité, car personne d’autre ne peut le faire à la place du sujet de l’engagement. Or, si tout acte de réflexion pratique est authentique par le seul fait d’impliquer l’engagement assumé de l’individu, il devient difficile de comprendre comment l’inauthenticité serait possible. Pour clarifier cela, Larmore indique qu’il existe une certaine « instabilité » au cœur de la réflexion pratique (Larmore 2004, 196‑201) ; on peut la comprendre comme une tendance à occulter ou à déformer la nature de cette forme de réflexion. En effet, Larmore identifie trois déviations possibles de la réflexion pratique : A) la déviation mimétique, où le sujet s’engage, mais n’assume pas son engagement comme étant le sien, cherchant plutôt à se déresponsabiliser en l’attribuant à autrui, B) la déviation épistémique, où l’on cherche à s’observer (adoptant ainsi une attitude de réflexion cognitive) tout en s’engageant, et C) la déviation éthique, où l’on s’engage seulement pour étaler sa vertu (virtue-signalling)1.

2. La structure du numérique

Dans la littérature, on trouve un consensus sur ce qu’est la caractéristique principale de l’identité numérique, à savoir l’absence du corps, de sorte que, « à l’écran, il est nécessaire que la personne prenne existence » (Georges 2008). Cette existence numérique se construit d’abord comme un amalgame de données biographiques autour desquelles s’établit la présentation de soi ou l’avatar. Ces données peuvent être véridiques ou non ; « ce qui est important, c’est ce que l’internaute déclare être » (Pledel 2009). Cela donne lieu à un avatar qui peut être tout à fait anonyme et distinct de l’identité réelle de l’individu, représentant ainsi « un espace de projection identitaire » (Perea 2010) au-delà de ce que permet la présentation de soi dans le monde réel. Toutefois, une fois entamée la construction identitaire en ligne, elle se développe principalement en fonction des gestes numériques posés par l’internaute, tels que les clavardages et les recherches. Il en découle, entre autres, les problématiques suivantes :

  1. L’absence du corps donne lieu à une « connectivité perpétuelle » (Katz et Aakhus 2002), une « obligation à la connexion qui inscrit le sujet dans une disponibilité à tout instant », car le sujet absent, celui qui n’interagit pas avec les dispositifs numériques, est invisible et cesse, par conséquent, d’exister pour une communauté donnée Perea (2010). L’activité en ligne représente donc une lutte pour le maintien et la reconnaissance de l’identité. Elle s’inscrit dans les dispositifs numériques qui, à leur tour, la qualifient en termes d’intérêts et d’interactions quantifiables – autant de données qui permettent aux plateformes numériques d’accélérer la tendance des personnes à se regrouper en fonction d’un consensus d’intérêts « de la même manière que les mass-médias doivent plaire et s’adapter à la cible » (Perea 2010).

  2. L’interaction avec les dispositifs numériques implique une métaréflexion permanente sur la manière dont on se présente aux autres et dont notre présence est interprétée (Georges 2009), d’autant plus que, à cause de l’absence du corps, le virtuel ne permet pas la spontanéité du geste corporel. Certes, nous pouvons imaginer le cas d’une personne active sur les réseaux sociaux qui ne serait nullement consciente de la manière dont elle se présente, mais ce serait quelqu’un d’aliéné par rapport aux normes sociales de l’interaction numérique.

3. De la difficulté d’être authentique en ligne

En vue des deux problématiques analysées dans la section précédente, il semble difficile, voire impossible, de satisfaire aux critères de l’authenticité en ligne, autant chez Taylor que chez Larmore. D’une part, les plateformes numériques viennent problématiser non seulement la reconnaissance morale et identitaire, mais également – et avec une force nouvelle – existentielle ; et, d’autre part, puisqu’il est inévitable que la réflexion cognitive porte sur soi-même lorsqu’on accomplit un geste numérique, il doit en résulter une omniprésence, dans l’espace numérique, des déviations de la réflexion pratique, et donc de l’inauthenticité au sens de Larmore.

3.1. La reconnaissance existentielle

Comme expliqué dans la section 2a, l’existence numérique se fonde entièrement sur l’activité en ligne. En ce sens, elle ne va pas de soi, mais doit être constamment entretenue, car le sujet inactif est absent, invisible. Mais cette présence en ligne dépend elle-même, en retour, de la reconnaissance active des autres sujets numériques. Alors que l’existence dans le monde réel est assurée par une reconnaissance spontanée et minimale – car être simplement vu ou perçu suffit à établir l’existence physique de la personne –, l’existence numérique dépend à un degré inédit de l’activité des autres ; elle ne repose pas sur la simple perception passive, mais requiert une validation constante et manifeste par autrui, c’est-à-dire une reconnaissance active, se traduisant par des vues, des réactions, des approbations (likes, partages) ou d’autres formes d’interaction.

Cela marque une rupture décisive par rapport à la vie réelle, où l’identité de l’individu est certes problématique, mais son existence demeure en règle générale un fait acquis, reconnu d’emblée, jamais mis en doute. Avec la révolution numérique, un nouvel espace social s’ouvre où le sujet numérique est désormais confronté à la menace de se voir refuser son existence même. Or, cette lutte tend à mener au conformisme, et à faire pénétrer celui-ci plus profondément que jamais dans la construction de l’identité, car toute activité qui déroge aux normes sociales d’une communauté numérique donnée, bien qu’elle ait pour but la fidélité à soi, risque de passer inaperçue, voire d’être ignorée ou rejetée et, par conséquent, de disparaître, de basculer dans l’inexistence.

Le besoin de reconnaissance existentielle entre dès lors en conflit avec la fidélité à soi. D’une part, on est amené à sacrifier la fidélité à soi afin d’exister, alors qu’il va de soi que le conformisme exclut la reconnaissance identitaire. D’autre part, on peut être tenté de rejeter le conformisme et de prioriser la fidélité à soi, mais celle-ci n’est tout simplement pas possible sans reconnaissance (voir § 1.1). Dans les deux cas, il est donc impossible de satisfaire aux deux conditions de l’authenticité au sens de Taylor.

3.2. Réflexion pratique et mauvaise foi

On a vu que la réflexion pratique est sujette à des déviations lorsqu’il y a réflexion cognitive sur soi au moment même de s’engager. Or, la réflexion cognitive sur soi semble omniprésente en ligne (section 2b), alors même que le maintien de l’existence numérique implique une réflexion pratique constante. Il est alors difficile, voire impossible, d’éviter les déviations de la réflexion pratique : tout geste numérique aurait pour but, non pas l’objet d’un engagement quelconque, mais une certaine présentation de soi, de sorte que la réflexion cognitive sur soi viendrait toujours fausser la nature de l’engagement.

Il s’agit alors de l’une des formes que peut prendre la mauvaise foi au sens de Sartre : plutôt que d’assumer sa responsabilité individuelle, on tend à s’identifier à l’image factice de soi-même que l’on met à la disposition des autres afin d’échapper à l’angoisse qui accompagne tout acte de réflexion pratique, jusqu’à se fondre « dans l’extériorité de sa vie » (Larmore 2004, 30). On cherche à se faire le spectateur de sa propre vie, et ce, alors même qu’on devrait faire siens ses engagements. Dans la vraie vie, Larmore souligne qu’on succombe souvent à cette forme de mauvaise foi par « la force de l’habitude », en conservant « l’attitude du sujet connaissant » au moment même d’endosser un de ses engagements (Larmore 2004, 201) ; en ligne, elle devient omniprésente, puisque les plateformes numériques suscitent une tentation forte, voire irrésistible, de s’identifier aux images idéalisées de soi ou aux tendances du jour, et ce notamment en raison de la « double impression de sécurité » que procure le fait de se représenter soi-même comme un « objet de connaissance » et de s’imaginer « en compagnie d’autrui » plutôt que de se considérer dans notre individualité, c’est-à-dire du point de vue de ce que l’on est seul à pouvoir faire et être, qui est une forme de solitude existentielle (Larmore 2004, 203). Par conséquent, on pose tout geste numérique, non en tant qu’individu, mais comme un autre, ou en tant qu’image de soi-même, soit de manière inauthentique, trahissant le sens même de ces épisodes de réflexion pratique que Larmore comprend comme l’un des deux modes possibles d’authenticité.

Suivant cette analyse, même le « naturel » devient en ligne une forme paradoxale de mauvaise foi. Puisque l’omniprésence de la réflexion cognitive rend impossible le naturel, celui-ci ne peut être alors que feint, ou l’objet d’une mise en scène – pensons au succès des contenus bruts, non retouchés, « authentiques » (stories, vlogs spontanés, confessions live, etc.) où l’on simule une conception populaire de l’authenticité qui relève elle-même, du moins d’après Larmore, de la mauvaise foi.

Conclusion

Parce que l’éducation a notamment pour tâche de contribuer au développement, chez la personne, de sa capacité à être authentique, nous nous sommes efforcés ici de dégager les principales conditions de l’authenticité explicitées par Taylor et par Larmore, pour ensuite nous demander dans quelle mesure les plateformes numériques influencent la capacité des individus à satisfaire à ces conditions. Il est ressorti de ces analyses que les plateformes numériques influent principalement de manière négative sur la capacité générale de la personne à l’authenticité. En particulier, les thèses de Larmore et Taylor permettent de formuler deux interrogations originales et fécondes, qui mériteraient d’être approfondies dans des recherches ultérieures, concernant, d’une part, le besoin de reconnaissance « existentielle », et d’autre part, le statut de la « mauvaise foi » en ligne.

Bibliographie

Georges, Fanny. 2008. « Les composantes de l’identité dans le web 2.0, une étude sémiotique et statistique. Hypostase de l’immédiateté ». Web participatif : mutation de la communication. Institut national de la recherche scientifique.
———. 2009. « Représentation de soi et identité numérique:Une approche sémiotique et quantitative de l’emprise culturelle du web 2.0 ». Réseaux 154 (2) : 165‑93. https://doi.org/10.3917/res.154.0165.
Katz, James E., et Mark Aakhus, dir. 2002. Perpetual Contact: Mobile Communication, Private Talk, Public Performance. Cambridge : Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511489471.
Larmore, Charles. 2004. Les pratiques du moi. Paris : Presses universitaires de France.
Perea, François. 2010. « L’identité numérique : de la cité à l’écran. Quelques aspects de la représentation de soi dans l’espace numérique ». Les Enjeux de l’information et de la communication 2010 (1) : 144‑59. https://doi.org/10.3917/enic.010.0800.
Pledel, Iannis. 2009. « Réseaux sociaux et comportements tribaux ». Place des réseaux.
Taylor, Charles. 1985. « What Is Human Agency? » Dans Philosophical Papers I: Human Agency and Language. Cambridge : Cambridge University Press.
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———. 2003. Les sources du moi: la formation de l’identité moderne. Montréal : Boréal.
———. 2007. Grandeur et misère de la modernité. Montréal : Bellarmin.
Voeltzel, Nicolas. 2021. Repenser l’authenticité : essai sur Charles Taylor et Charles Larmore. Paris : Classiques Garnier.

  1. Ces trois formes de déviation de la réflexion pratique ne sont pas explicitement distinguées par Larmore lui-même, mais Nicolas Voeltzel montre qu’elles se laissent dégager des analyses de ce dernier : Voeltzel (2021), 302-311.↩︎