La question de l’absurde
Aïda Dina Hamade, Collège MontmorencyDate de publication: 2026-06-01
Résumé
Cet article examine la question de l'absurde à travers les positions de trois philosophes : Albert Camus, Thomas Nagel et Jeffrey Gordon. Pour Camus, l'absurde naît du divorce entre le désir humain de sens et le silence du monde ; il appelle à une révolte lucide, illustrée par la figure de Sisyphe. Nagel, à l'inverse, situe l'absurde à l'intérieur de la conscience humaine, dans l'écart entre l'engagement sérieux dans nos vies et la capacité de prendre du recul ; il propose d'y répondre par l'ironie. Gordon défend Camus contre Nagel : il reproche à ce dernier d'évacuer la dimension cosmique de l'absurde et juge l'ironie évasive. Prenant position dans ce débat, je soutiens que l'absurde tient à la fois à notre doute intérieur et au mutisme du monde, et que seule la révolte lucide, plus exigeante que l'ironie, permet d'y faire face avec courage.
Mots-clés: recherche au collégial, absurde, Albert Camus, Thomas Nagel, Jeffrey Gordon, révolte
Il arrive qu’un malaise s’installe en nous. Ce n’est pas une crise existentielle, et ce n’est certainement pas un drame. Juste un sentiment qui, une fois présent, ne peut être ignoré. Un sentiment étrange où quelque chose ne va pas, sans qu’on puisse vraiment mettre le doigt dessus. C’est un moment où l’on se retrouve à refaire les mêmes choses : écrire cet essai, assister à ce cours à 8 heures du matin, répondre à ce courriel, laver ces assiettes, et ainsi de suite. Et puis, à un certain moment, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander : « Et alors ? » Pourquoi faisons-nous tout cela ? Pour qui ? Ce sont des questions qui, même si elles ne sont pas toujours là, nous poussent à un examen intense de nos vies, de nos décisions et de nos habitudes quotidiennes. Tout à notre perplexité, nous jetons alors un autre œil sur l’actualité internationale, qui contraste tant avec notre train-train quotidien : pourquoi tant d’injustices persistent-elles dans le monde - guerres, famines, souffrances qui ne semblent avoir aucune justification ? À nouveau, nous sommes confrontés à l’absence apparente de sens. Du regard à distance sur le métro-boulot-dodo au spectacle des injustices de ce monde, une même perplexité nous habite.
Coincés dans un monde qui valorise la productivité, nous nous arrêtons rarement pour réfléchir à ces questions. Et pourtant, certains philosophes ont pris ce temps. Que faire de cette tension entre notre désir humain et le monde ? C’est la question au cœur des réflexions d’Albert Camus, de Thomas Nagel (1983) et de Jeffrey Gordon (1984). Là où Camus voit l’absurde comme une confrontation, Nagel le trouve en nous, notamment dans notre capacité à douter de tout. Gordon, quant à lui, propose une lecture plus critique des deux points de vue. C’est cette tension, ce malaise entre ce que l’on espère et ce que l’on vit, qui me pousse à croire que l’absurde ne peut pas être seulement intérieur. Il prend forme aussi dans la façon dont le monde nous renvoie son silence.
Albert Camus et Thomas Nagel offrent des perspectives différentes sur ce qu’est l’absurde et la quête de sens. Pour Camus, l’absurde naît de la confrontation entre deux réalités : d’un côté, le désir profondément humain de comprendre et de donner un sens à l’existence ; de l’autre, un monde silencieux et indifférent. Il ne s’agit pas d’un simple sentiment passager, mais d’une condition permanente (Camus 1942, 37‑38). L’absurde n’est ni dans l’homme seul, ni dans le monde seul, mais dans l’écart entre les deux. C’est ce divorce entre l’homme et le monde qui fait naître l’absurde. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus insiste sur le fait qu’on ne peut pas échapper à cette prise de conscience par le suicide ou par une croyance religieuse ou métaphysique (Camus 1942, 39). Le suicide serait une fuite : nier la condition absurde au lieu de se révolter contre elle. La croyance en Dieu ou en un sens caché serait, selon lui, une forme de trahison intellectuelle (Camus 1942, 52‑53).
Nagel affirme que l’absurde ne provient pas du monde extérieur, comme le soutient Camus, mais d’un conflit à l’intérieur de nous-mêmes. Il écrit que « l’absurdité de notre situation ne vient pas d’un conflit entre nos attentes et le monde, mais d’un conflit à l’intérieur de nous-mêmes » (Nagel 1983, 24). Autrement dit, nous vivons nos vies avec des objectifs, des valeurs, des projets, et en même temps nous sommes capables de nous détacher et de porter un regard extérieur et critique sur nous-mêmes. Cette observation crée un décalage entre le sérieux avec lequel nous menons nos vies et la possibilité constante de considérer nos actions et notre mode de vie comme arbitraires. Nagel considère que ce recul n’est pas un défaut à corriger, mais une condition humaine à reconnaître et à accepter.
Il illustre cette idée avec un exemple : la vie d’une souris. Pourquoi celle-ci n’est-elle pas absurde ? Parce que la souris n’a pas la conscience nécessaire pour réaliser qu’elle est simplement une souris. Or, si elle développait cette conscience, sa vie deviendrait absurde : elle continuerait à exécuter ses efforts sans en comprendre le sens. Cette réflexion montre que l’absurde n’est pas quelque chose d’imposé par le monde. Nous sommes à la fois acteurs et spectateurs critiques de nos actions et de notre vie (Nagel 1983, 26‑27). Nagel va plus loin en expliquant que même l’existence d’un Dieu ne résout rien. Il écrit : « S’il existe un Dieu, sa volonté ne pourrait donner un sens à nos vies que si nous croyons qu’il est bon […]. Mais même s’il existe un tel Dieu, il est toujours possible de se demander pourquoi nous devrions faire ce qu’il veut » (Nagel 1983, 26). Le doute demeure malgré la preuve d’une divinité ; toute justification pourrait être remise en question. Pour Nagel, cette capacité à interroger le sens même donné par une autorité supérieure confirme que l’absurde ne disparaîtra jamais complètement. Il affirme également que l’absurde « devrait être considéré comme une manifestation de nos caractéristiques les plus avancées et les plus intéressantes » (Nagel 1983, 29) : notre aptitude à douter, à rire de nous-mêmes et à reconnaître la fragilité de nos raisons fait partie intégrante de ce qui nous rend humains.
Cette approche contraste avec celle de Camus. Pour Camus, l’absurde naît du divorce entre notre besoin de sens et le silence du monde (Camus 1942, 37). L’homme fait face à l’indifférence de l’univers et trouve un refuge dans la révolte lucide ; il continue à agir malgré tout, comme Sisyphe poussant son rocher en l’imaginant heureux (Camus 1942, 167‑68). Nagel, lui, propose une autre réponse : l’ironie calme. Il écrit : « Si, du point de vue de l’éternité, il n’y a aucune raison de croire que quoi que ce soit a de l’importance, alors cela non plus n’a pas d’importance, et nous pouvons aborder nos vies absurdes avec ironie plutôt qu’avec héroïsme ou désespoir » (Nagel 1983, 30). Il suggère d’assumer notre condition avec distance, humour et sérieux à la fois.
Dans son analyse, Nagel s’oppose aussi aux arguments selon lesquels l’absurde proviendrait seulement de notre insignifiance temporelle ou cosmique. Selon lui, ce raisonnement ne tient pas : même si nous vivions éternellement ou occupions tout l’espace de l’univers, nos projets resteraient absurdes du moment que nous pourrions encore les voir comme arbitraires. En somme, Nagel propose une vision de l’absurde non pas comme une tragédie dans un monde vide de sens, mais comme une discordance dans notre conscience. Il invite à une acceptation rationnelle et sans désespoir de cette condition. Ainsi, Camus et Nagel s’accordent sur le constat d’un malaise, mais divergent profondément sur la réponse : révolte pour Camus, ironie pour Nagel (Nagel 1983, 24‑32).
Jeffrey Gordon, dans « Nagel or Camus on the Absurd? », prend le parti de Camus contre Nagel. Il ouvre son texte en rappelant que pour Camus, l’absurde est d’abord une relation entre la personne et un monde silencieux qui ne répond pas à ses questions, et non un simple conflit interne. Selon Gordon, Nagel fait du malaise ressenti un décalage entre nos prétentions et le point de vue de l’éternité, qui se trouve à l’intérieur de l’humain : ce faisant, « il minimise l’absurde et lui fait perdre sa portée existentielle » (Gordon 1984, 1). Gordon insiste donc : c’est la rencontre avec l’indifférence cosmique qui constitue le point central chez Camus et qui donne toute son importance à l’expérience absurde, là où Nagel ne voit qu’un jeu d’ironie.
En suivant cette logique, Gordon attaque l’idée selon laquelle il suffirait d’ignorer ce qui est arbitraire dans nos valeurs pour échapper au malaise. Il écrit : « celui qui refuse de voir l’arbitraire aggrave l’absurde par cette cécité » (Gordon 1984, 3). Autrement dit, vivre aveuglément n’annule pas le malaise ; cela creuse le fossé entre ce que l’on prétend être important et la manière dont le monde reste muet. Il enchaîne ensuite sur une comparaison : pour Nagel, le simple fait que nos choix soient accidentels suffit déjà à rendre la vie dénuée de sens. Gordon répond que « l’absence de nécessité ne suffit pas pour parler d’absurde » (Gordon 1984, 5). Les saisons ou l’évolution sont contingentes sans pour autant devenir absurdes ; c’est la preuve qu’il faut autre chose qu’un simple hasard pour installer le malaise.
La cible majeure de Gordon reste cependant la « solution » ironique proposée par Nagel. Il juge cette posture « inadéquate et évasive » (Gordon 1984, 7), parce qu’elle déplace la tension au lieu de la regarder en face : s’en moquer revient, selon lui, à s’en détourner. Il va jusqu’à dire qu’une telle ironie vide l’absurde de sa charge et laisse l’individu dans un scepticisme. À la place, Gordon reprend la réponse camusienne : la révolte lucide. La révolte nous remet dans l’action et réclame une forme de courage. D’après lui, « toute situation qui pourrait justifier le désespoir offre aussi une occasion légitime de courage » (Gordon 1984, 8). L’absurde devient alors un appel à agir. Gordon conclut que, face à un univers sans garantie, il faut poursuivre son chemin, comme Camus le propose dans l’image de Sisyphe acceptant de pousser son rocher sans fin. Refuser l’arbitraire et reconnaître le silence du monde : ces étapes redonnent sens à la révolte. Ainsi, la critique de Gordon montre que l’absurde n’est pas qu’une affaire d’introspection, mais qu’il naît surtout de la collision entre notre désir d’avoir des réponses et un monde qui ne promet rien. En défendant Camus, Gordon rappelle que c’est justement la réponse courageuse qui donne à l’absurde sa portée humaine (Gordon 1984, 9‑10).
À mes yeux, l’absurde n’est pas uniquement « à l’intérieur de nous », comme le soutient Nagel (1983, 24). Il vient aussi du divorce entre notre désir de sens et le silence de l’univers, ce qui constitue un point central chez Camus (1942, 37‑39), comme le souligne Gordon. D’un côté, notre conscience cherche constamment des explications et finirait par douter même d’un but clairement donné (Nagel 1983, 24‑25); de l’autre, le monde reste muet et n’offre aucune réponse (Camus 1942, 37‑39). C’est la combinaison de cette remise en question interne et de l’indifférence de l’univers qui rend notre condition véritablement absurde. Pourquoi posséder une pensée aussi exigeante quand le monde où nous sommes refuse d’offrir toute justification ?
C’est ici que la solution camusienne, soutenue par Gordon, me paraît plus solide : reconnaître la rupture avec le monde et, malgré tout, vivre et agir lucidement. Comme le rappelle Gordon, « l’homme absurde de Camus reconnaît que le monde est silencieux, qu’il ne répond pas à nos besoins ni à nos questions. L’absurde, en ce sens, est une relation entre l’individu et le monde, et non simplement le produit d’un détachement intérieur » (Gordon 1984, 2). Les critiques adressées à Nagel confirment cette idée. Certains, comme Bernard Williams, lui reprochent de réduire l’absurde à une tension cognitive, dans un sens solipsiste (Williams 1973, 77‑80) : son point de vue néglige l’impact concret du monde sur notre expérience existentielle. De même, Susan Wolf, tout en appréciant les idées de Nagel, rappelle que la signification de la vie ne se limite pas à notre perception interne : elle naît lorsque « l’attirance subjective rejoint l’attractivité objective » (Wolf 2010, 9).
Finalement, ces idées rejoignent mon point de vue et la révolte camusienne. L’absurde se présente donc de deux manières : il naît de notre propre doute et d’un univers qui ne répond pas. Seule une révolte lucide, et non l’ironie, permet de lui faire face. Elle ne supprime pas le vide, mais elle permet d’y faire face avec courage et de continuer à vivre sans illusions, mais avec clarté.